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Olivier Camen "Mémoire Brodée" du 3 au 13 septembre 2009


En bref

PHOTOGRAPHIES BRODEES

« Je travaille à partir de photos trouvées. Souvent des photos de familles qui témoignent de leur temps, et qui ont valeur de documentation sociale. Ces photos n’ont aucune notion artistique consciente, elles ne tiennent pas compte des règles établies de la composition et de l’esthétique. Elles ne sont qu’un enregistrement d’un moment éphémère et témoignent de leurs histoires, de notre histoire.
Ces clichés portent toujours en eux une énigme. Il me faut du temps pour la déchiffrer.

J’utilise le numérique pour tirer en grand ces photos. Je commence par les traiter en peinture. La broderie intervient ensuite. Elle me permet de me réapproprier l’intime, l’essence même de ces clichés. Elle vient ornementer le souvenir et me permet d’y intégrer ma propre histoire.
Enfant j’étais fasciné par mes grand-mères qui brodaient, ce geste semblait étirer le temps.

Agnès Varda a écrit : « Il n’y a rien de plus fécond que de partir de la réalité pour tisser une œuvre avec les fils de son imaginaire. »

Olivier Camen, Février 2009

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ENTRE CIEL ET MER

Voyage photographique d'Emmanuel Valls par Olivier Camen


Après un long travail sur JACKIE KENNEDY, j’avais besoin de passer à quelque chose de plus « léger ». J’ai cherché à réaliser une série s’articulant autour d’un seul et même thème.

J’ai retrouvé une photo de ma famille prise sur une plage à Marseille dans les années 70. Les gens y sont entassés les uns sur les autres. On ne voit pas la mer, elle est comme absente. J’ai pensé à la chanson d’Art Mengo : « la mer n’existe pas…parfois nous la rêvons. Mais elle n’existe pas…ce n’est qu’une intuition. »

J’ai cherché autour de moi des photos en rapport avec la plage et la mer.

Et là, je tombe sur tout un album d’une famille photographiée par Emmanuel Valls, un photographe amateur. L’auteur de ces images figure toujours dessus et utilise un retardateur. Il se met en scène avec ses proches, notamment avec ses deux sœurs et deux cousines d’Espagne. L’ensemble dégage une impression de bonheur ! Les couples photographiés, par exemple, s’aiment, c’est évident ! On sent beaucoup plaisir dans le fait d'être rassemblé et de poser pour Emmanuel !
Ces photos datent des années 40. Elles sont prises en Afrique du nord où vivait la famille Valls. La vie y semble douce, loin des événements qui secouaient l’Europe. C’est comme une parenthèse.

La vie d’Emmanuel Valls s’est principalement déroulée entre Alger et Sète. Les images parlent d’un bonheur simple, de gens qui s’aiment, comme en témoigne ce couple sur le pont d’un navire où un homme porte une très belle femme sur son épaule.

Beaucoup étaient prises sur des plages. J’en ai sélectionné quelques unes et j’ai rapidement eu le sentiment de passer à côté de quelque chose. Je ne voulais pas faire un travail anecdotique avec de beaux clichés.

Emmanuel Valls avait deux passions : la peinture (d’où ces très beaux cadrages) et la photo.

Il y a aussi ses deux sœurs : Mercédès et Adeline, des jumelles. Tous trois resteront célibataires et ne se quitteront jamais. Ils vivront ensemble jusqu'à leur mort. Elles ne travaillaient pas et Emmanuel subvenait à leurs besoins.

Il y a également ses cousines espagnoles. Elles avaient été envoyées en Afrique du nord par leurs parents pour échapper à la guerre d’Espagne. La grande histoire n’est jamais très loin.
Certaines photos sont prises sur un bateau lors de la traversée pour Sète. La famille s’y rendait en vacances chez des amis. On les retrouve aussi lors de sorties en barque sur l’étang de Thau. Tout ce petit monde était inséparable.

La mer est toujours présente sur ces clichés. Ils rentreront définitivement en France en 62, et s’installeront à Sète.
Quand j’ai demandé à Aline : "pourquoi Sète ?" Elle m’a répondu : "à cause de la mer !".
Seule la mer semblait pouvoir rappeler ce paradis perdu.
« La mer n’existe pas…elle rassure nos croyances…»

La série s’appelle « entre ciel et mer ». C’est un espace invisible. Le bonheur y semble en apesanteur.

J’espère que mon travail le rendra palpable.

Olivier Camen

CV. resume

Né en 1964.
Elevé par deux grand-mères : l’une couturière et l’autre blanchisseuse.
Années 80 :
Ecole des Arts Plastiques de Paris
Années 90 :
Reprend la peinture.
Expose. Il crée Les Passagers de l’Art : Association qui va gérer l’intervention d’artistes lors de manifestations comme les férias ou les fêtes de la musique.
Réalise des toiles pour des hôtels à Nîmes et à Marseille.
Ouvre à Montpellier le « Centre », un lieu associant salle d’exposition et ateliers d’artistes. Cet espace sera soutenu pas la DRAC et certains projets seront montés en collaboration avec le FRAC.
1996 :
Début d’un travail de recherche sur le thème de la mémoire à partir de photos anciennes.
1998-2003 :
Se consacre entièrement à la décoration textile. Utilise la sérigraphie et la broderie. Travaille avec des ateliers de confection et de broderie dans la région lyonnaise et découvre un nouvel univers.
Depuis 2003 :
Travail personnel avec la volonté d’y associer son goût pour l’image avec la broderie. Il puise dans sa propre histoire, dans ses propres souvenirs.

PRESSE. press

Article de l'exposition sur LoveryStudio.com

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Jean-Claude Carrière



« MÉMOIRE BRODÉE »


Il y a plus à attendre du passé que de l’avenir. Les choses d’autrefois sont grosses de surprises et la terre elle-même – les archéologues le savent – dissimule encore mille secrets. Nous marchons, sans le savoir, sur de l’inconnu.

Certains de ces secrets sont lointains, enfouis dans des jungles ou sous des masses de sable apportées par des siècles de vent. D’autres sont plus récents, ils datent à peine du siècle dernier : entassements d’images, de confidences, de sourires et de regards, que nous pensions promis à l’oubli. Car l’oubli nous est nécessaire. Si nous nous rappelions tout ce que nous avons su, tout ce que nous avons vu, nous n’aurions plus le temps de vivre.

Chacun peut essayer, à sa façon, de retrouver ces secrets, petits ou grands, surtout s’ils nous sont proches. Nous sommes tous des explorateurs et même des aventuriers de notre passé, que nous confondons assez souvent avec notre mémoire. Je dis que nous les confondons car le passé n’est plus, par définition, et ne nous appartient en aucune manière, même le nôtre, tandis que la mémoire est une activité du temps présent, soumise à la dictature d’aujourd’hui. Elle ne restitue pas le passé, elle le transforme, et presque toujours le défigure.

Cette lutte incessante que nous menons pour ne pas effacer toutes les traces que nous laissons derrière nous est dirigée non seulement contre l’oubli, contre ce que nous appelons des « trous de mémoire », véritables trous noirs où toute une réalité s’engouffre à jamais, mais contre le temps, adversaire intraitable avec lequel nous ne cessons de combattre – ou de ruser.

Ce que nous pouvons voir dans le travail d’Olivier Camen – mais chacun peut y voir ce qu’il veut, aucune vision ne s’impose – c’est, au-delà de la nostalgie, une tentative de cet ordre, particulièrement originale. Elle consiste à récupérer quelques vestiges d’autrefois, le plus souvent des photographies (le siècle qui nous a vus naître en déborde), et à leur donner une vie nouvelle.

Olivier est un artiste, à n’en pas douter, mais aussi un artisan et surtout – sans qu’il s’en doute peut-être - un prêtre. Ce qu’il fait tient d’un rituel patient, semblable par moments à celui des anciens Égyptiens. La cérémonie qu’il célèbre est solitaire et minutieuse. Il veut conserver, mais sous une forme idéale. Il ne s’agit pas, pour lui, de choisir des photographies qui témoigneraient d’une certaine recherche esthétique : surtout pas. Il lui faut la vie de tous les jours, le témoignage d’un moment que, tous, nous aurions pu connaître. Au noir et blanc simplifié qui nous est resté de ces moments-là, il donne de la couleur et de la matière, des broderies, des incrustations, il fait miroiter les étoffes immobiles, il va jusqu’à couronner de blanc la crête des vaguelettes.

Il est de ceux – et je le comprends – qui voit dans les doigts d’une brodeuse les outils mêmes de l’art que nous appelons populaire. Il admire probablement, comme moi, les artistes obscurs, les sabotiers, les ferronniers, les peintres sur tissus, les travaux de dentelle et de tapisserie, qui peuvent être des chefs-d’œuvre.

Art populaire magnifié, régénéré, exhaussé. Il s’agit là aussi, évidemment, dans ces « décorations textiles » (ne pas se fier à la modestie trompeuse de l’expression qu’il utilise), de lutter contre la mort et la disparition définitive qui nous guette. Il s’agit, en métamorphosant « ce qui a été », d’aider à la naissance de « ce qui sera », d’établir une ligne, une continuité dans ce qui nous semble obligatoirement morcelé, et le plus souvent écartelé. Il s’agit aussi de laisser après soi – en plus d’une œuvre - une impression différente, faite de tranquillité, de patience sereine et même de joie de vivre – de joie de survivre.

Olivier Camen, seul avec ses images, ses aiguilles, ses fils et ses pinceaux, travaille dans le temps, qu’il s’est approprié. Il orne des fantômes, qui sans doute s’en réjouissent. Il s’oppose à l’effacement des formes en leur donnant, presque discrètement, quelques éléments de beauté. Il s’efforce de réconcilier sa mémoire et notre passé.



©Jean-Claude Carrière, pour la Galerie Basia Embiricos, mars 2009